lundi 19 février 2018

LE CAHIER DE NAROKI - douzième livraison

Max Beckmann, Stillleben, 1945



DOUZIÈME LIVRAISON

33 notes dans "Le vrac du temps d'aphasie"
janvier 1985



1.
Si la feuille reste dans la machine, je continue à taper, le passage des bateaux dans la rade, couleur de rouille et d'algue, au troisième top il sera exactement nada.



2.
Deuxième alinéa: autre écriture, nouvelle encre, autre typographie...? Il ne faut pas uniformiser, ça trompe, induit en illusion. La boîte est petite, un enfant de neuf ou dix kilos, si je dis cercueil, si je dis cadavre, c'est des mots, dans la caisse on aurait pu mettre des oranges et l'enfant aurait pu vivre.



3.
C'est comme un jardin, clôture autour, plates-bandes, petits tertres numérotés par des plaques ovales fixées sur des tiges en métal, 65, 66, 67...100, 101, 102, 103... Derrière la rangée de tertres une rangée de trous: de jeunes arbres y trouveraient place, mais les deux hommes qui s'affairent autour de l'excavation ne sont pas jardiniers. Baissés, pliés en deux, ils s'apprêtent à descendre dans la terre une boîte en bois clair munie d'un couvercle encore entrouvert. Un peu plus loin, au-delà de la clôture aux pieux blancs (et neufs?) se trouve une maisonnette couverte de tuiles, habitation ou débarras pour les ouvriers, on ne sait.



4.
Quelle légende dit la légende lorsqu'elle dit: « Cimetière de l'escadron de la mort au Brésil ». Il y a eu, disent les Reuter, les dpa et les AFP, de bonnes élections, et il y aura encore de meilleures élections. Des plaques ovales fixées sur des tiges en métal. Comme dans une plantation. Le Brésil, son sucre, son coton, son café, son caoutchouc, son Christ bras en l'air.



5.
Il va de soi que cela ne va pas de soi. Et il va de soi que cette sentence est toujours et dans toutes les situations valable, puisque rien ne va jamais de soi. Ni les jeunes arbres qu'on met en terre ni les enfants.



6.
Si j'ai trop de crampes dans le ventre ou dans l'estomac, la machine ne va pas de soi et il n'y a pas de mots; peu de crampes ou des crampes légères, ça va, ça peut encore aller, des fois même ça peut rendre les mots un peu plus véhéments: mais tous les mots, pour le moment, sont répétés, ressassés, doubles, superflus - filoutés au dictionnaire qui est le débarras des mots. Pieux blancs, donc neufs. Le mot devra être un outil. Le marteau, et aussi la hache dont parle Kafka.



7.
Sans projet ni arrière-pensée: je n'ai rien à dire, ni au dehors ni au loin, seulement au plus près. Et chaque mot est une diversion, je le sais et feins ne pas le savoir et pourtant je dis: je n'ai qu'à dire, et je dis comme ça vient comme ça va. Et même s'il n'y a rien, - rien de décisif, aucune lumière nouvelle, etc,  il y aura, au moins, la juxtapose; elle aura, peut-être, une sorte d'éloquence sans que j'aie à élever la voix. Depuis longtemps je me suis, pour mon plus grand bien, installé dans le murmure.



8.
Le seul Spinoza qui demanderait une retraite studieuse de quelques semaines, non qu'il fût la première de mes passions, mais on me presse de parler de lui, et je lis, étudie, consulte... et tombe sur les fulgurantes pages de Fritz Mauthner (Spinozas Deus) que je parcours, épuisé, après minuit, au lit seul, sans ma femme qui est à la clinique, the noblest and most lovable of all philosophers, dit Bertrand Russell.



9.
Comment du fils de votre voisin on fait un tortionnaire en quelques semaines, et je lis dans un papier officiel d'un groupe d'enseignants qu'il faut "toujours et dans tous les cas" obéir aux supérieurs. Et j'ai de nouveau des crampes.



10.
Quelques jours plus tard on me presse de parler de la liberté chez Jean-Paul Sartre. Je m'exécute. Je n'ai pas le choix. Et j'ai si sommeil, parfois et soudain.



11.
Dormir pour faire dormir les crampes.



12.
Les moutons dans la neige s'ennuient, ne peuvent aller de brin en brin, et ont soif parce que l'eau gèle. T'en fais pas, me dit-on, ils bouffent de la neige, mais cela ne me rassure pas. Ma femme, à la clinique, m'avait dit plusieurs fois: va voir les moutons, s'ils n'ont pas soif.



13.
Quand j'ai dit à un ami de quoi elle était malade, il a aussitôt pleuré.



14.
Rezvani commence son journal sur la Giudecca; cela m'a un peu déçu: qui n'écrirait un journal à V. ? Et puis attention: ceux qui vous écrivent un journal, en général, c'est-à-dire presque toujours, ils sont bavards et barbants, arrêtent pas de dire je et moi, Amiel et Green et tout ça, mais moi, franchement, j'aime me faire barber.

Les "Traités de l'homme"...?, quel ennui, quel gâchis, quelle misère, neuf fois sur dix ça ne mérite pas de subsister; mais qu'Amiel m'apprenne que tel jour de l'année 1866 il a fait gris à Genève, voilà qui m'intéresse, m'excite, me console, me guérit, temps doux, mou et flou: ciel gris sans pluie; nature dans l'assoupissement capitonné d'une belle paresseuse qui n'a pas encore sonné sa femme de chambre et qui compte les franges de son ciel de lit...


15.
Bateaux couleur de rouille et d'algue passant dans la rade, on est toujours loin de Venise, hors de Venise. Je n'écrirai jamais à Venise. A la pizzeria Rigoletto, j'ai demandé ce soir à mes deux filles si elles se souvenaient de Venise. J'ai dit Venise est la plus belle ville du monde. Même la petite se souvenait. Une photo prise par un touriste, nous y sommes tous les quatre, adossés au duomo, il faisait très chaud, les enfants se souviennent. Et maintenant les jours les plus noirs de notre vie.



16.
Dans deux semaines on me pressera de parler de Platon, et je parlerai de Platon, depuis quinze ans je parle de Platon, par petits morceaux, menues portions, deux pages et demie, Phédon, le sceau de l'absolu, ce que nous appelons apprendre, c'est ressaisir une science qui nous appartient...



17.
Mettre l'index quelque part sur le globe; le Bhoutan où je n'ai pas été. Peut-on décréter la curiosité? On peut. Parfois je pratique de ces ruptures dans le flux, oriente et canalise la libido sciendi.

Cinquante mille moines bouddhistes; peut-être le dernier régime théocratique.

Pour un bout d' temps, je vais étudier tout ça.



18.
Seifert. Il a fallu qu'il obtînt le Nobel pour qu'on se mette à le lire. J'ouvre son petit livre et je lis ces vers:

Ton sein
comme une pomme d'Australie
Tes seins
comme deux pommes d'Australie

Comme j'aime ce boulier d'amour!

J'avais acheté le livre au lendemain de l'opération de ma femme.



19.
Grammage du papier sur lequel est imprimé l'Amant de Duras: 90, c'est-à-dire qualité.

Nombre des mots dans L'Etre et le Néant: 360.000, j'ai compté, quantité.



20a.
Les mots ne vont pas de soi; si je dis, c'est pour ne pas dire. Je diffère le moment où il faudrait avoir des mots pour dire ce qui nous arrive, les jours les plus noirs.

Texte en miettes dans lequel les ratures ne sont pas prévues, seule rature possible, permise: d'autres mots. Après et plus loin d'autres mots, progression, amoncellement.

Je continue à essayer d'aller au-delà de l'aphasie.



20b.
Pour escamoter le silence, je lui mets des mots dessus, boulimiquement.



21.
Alors ça sert peut-être à quelque chose, qu'on me presse de parler de Spinoza, de Sartre, de Platon. Et je n'ai jamais eu les semaines qu'il faudrait pour le seul Spinoza. Mieux je le connais, moins je suis capable de parler de lui - puisqu'il faut, programme oblige, l'expédier (ou l'exécuter...) en quatre ou cinq leçons.

More geometrico - apprenez ça par coeur, mes enfants, comme les théorèmes d'Euclide; pourquoi il est the noblest and most lovable, je ne pourrai jamais vous le faire entrevoir, et pourtant ce serait peut-être la seule chose qui importe.

Ce n'est pas la leçon qui compte, mais la façon dont la leçon se fait; cela vaut pour Spi comme pour mézigue.



22.
Elle a lu, dans son lit d'hôpital, l'Amant de Duras, avant que je vienne et après mes départs.



23.
Voudrais dire choses de la vie et ne dis que mots du lexique.



24.
A la fois rendre compte de la dispersion et la réprimer. Jour après jour placer quelques accents dans un jeu concerté entre l'aléatoire et la décision.

Entre les creux et les pleins une sorte de continuité: quelques foyers autour desquels tourner, entre avancer et revenir aménager des temps d'arrêt, de concentration de silence. Entre les jalons qui sont placés et ceux que je placerai créer des passerelles; - chemins, si méandriques soient-ils, qui irrigueront une aire où il fait bon évoluer.

Et ensuite, entre les aires, si discontinues soient-elles, créer d'autres passages: canaux  gués  tunnels  ponts  tremplins.

Jalonner le champ du possible, marquer ses centres et ses périphéries, multiplier les points de repère.



25.
Etre si présent au présent, si contemporain de soi-même, qu'à chaque moment il serait possible de dire sans déchirement: c'est assez, c'est bien.

Mais ce n'est pas possible, ce ne sera jamais possible, de moins en moins possible, puisque de mon plein gré j'ai manqué de me faire stylite. S'acoquiner avec la camarde, c'est le privilège des seuls célibataires.

Ce n'est pas mourir qui est effroyable, mais quitter.



26.
Les boules, après vingt jours sont trop pleines, et le vingt et unième jour, gonflantes, elles irradient une sorte de coriace mélancolie, une dolence à la fois locale et diffuse -- à les vider, cela sauta par trois fois jusqu'aux sourcils, séisme, expulsion, crachement de la mitraille jouissive, véhémence inouïe après ce trop long retardement (qui était aussi un reculement pour shooter plus loin), s'y mêle aussi l'hébétude du vide soudain, come un fucile: abgefeuert... (Pavese), à la volupté du videment se vrille le vertige de la vacance, indescriptible presque-coïncidence de ces instants qui ne sont plus le temps, ça-va-venir-ça-vient-c'est parti, et me voilà épuisé, ébranlé et désempli.



27.
Les noteurs. Livres qui n'avancent pas, parce qu'ils sont ininterrompus. Les noteurs sont moins barbants que les diaristes, qui croient que ça avance parce qu'ils mettent des dates.

J'aime les diaristes autant que les noteurs, parce qu'ils sont à la fois tellement vains et tellement pathétiques.

Inutile de dire je meurs, mais à le dire on meurt un peu moins et autrement.



28.
Barbara Sukowa: I'm going to talk about her some day.



29.
Une survivante raconte. Arrive à Auschwitz; accouche après trois semaines; Mengele veut savoir combien de temps un nourrisson peut vivre sans manger; on bande la poitrine à la femme et on lui laisse l'enfant; le sixième jour une infirmière, prise de pitié, apporte en secret une seringue de morphine. La mère tue l'enfant et survit.



30.
Bhoutan n'était pas un nom décrété, mais un signal, puisque je viens de rencontrer Kunga Legpa'i Sangpo, mon troisième fou asiatique depuis Han Shan et Ikkyu Sojun.

Comme je préfère ces écoles buissonnières au prêchi-prêcha de nos chaires, tribunes, dais et baldaquins.



32.
Toutes leurs réalités? Qu'est-ce que tu en sais? Fantasmes? Qu'est-ce que tu en dis?

J'aurai beau dire j'ose: j'ose pas. A quoi bon écrire si ce n'est pour oser! Culbuter le non-dit.

Ecrire, ce serait thésauriser quelques grains de sable du Sahara d'aphasie.

Oser n'est pas le mot. On s'attend à des énormités - et ce ne sont que des petiteries. Expliquer le recul devant les aveux: la honte que ce ne seraient que des petits riens...

Et le premier petit rien qui s'échappe entraînerait dizaines et centaines d'autres petits riens, alors on réprime le premier qui risque de passer. Evitons la brèche.

Mais est-ce écrire que d'abdiquer devant la première trivialité qui veut se faufiler? Craquelure dans la façade.

Je suis tellement prêt à remplir de pitreries tout un volume! Mais ces mots même trahissent étrangement une sorte de culpabilisation: car qui décide du clivage entre élévation et abaissement, entre ascension et platitude?

Ecrire ce qui vient, ce seraient sans doute des exercices de modestie, gammes de mortification. Ecrire ce volume trivial, amocher la vigilance surmoïque,- rien que pour voir... Et puis après, il serait toujours possible de sceller le tout, recel, et (re)commencer à pseudo-zéro.

Seule rature: d'autres mots. Ecrire en écrivant contre, contrécrire. La pulsion langagière: avec le plaisir inavoué, intense et bénéfiquement infantile de commettre du péché.

(Le texte n'est pas l'écriture / l'écriture est dans le texte / le texte est moins que l'écriture / le texte est le lieu où l'écriture a sa chance).

((L'impossible vrai-et-bien-dit entre le non-dit et le trop-dit)).



33.
C'est Xavière Gauthier qui les a fait parler, Dire nos sexualités, livre beau et bandant, sérénisant aussi, parce que sans précautions et sans préservatifs; parlant des caresses qu'elle se fait, une femme dit: il faut que je crie, un son très doux, très chantant, - après trois heures dans les Présocratiques c'est des phrases que j'aime lire, le factice et l'essentiel sans cesse croisé -- à croiser, à croisiller.



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dimanche 18 février 2018

LE CAHIER DE NAROKI - onzième livraison

Max Beckmann, Stilleben



ONZIÈME LIVRAISON



33 notes 381e carnet de L. Torganov
(Odessa, 7 mars 1893)







Ce visage, à l'exclusion de tous les autres, ce visage-là. Ce regard.

Ce regard que j'évite de regarder, car il me transperce, passe à travers moi. Me vise. Me met à mal.

Elle dit: Sors, sors de chez toi, t'enferme pas, va voir des gens.

*

Je ne sors pas. Il n'y a pas de gens. Je ne vois pas de gens. Je ne vois rien.

*

Les nuages, à vue d'œil se pétrifient, et tombent par terre, grand fracas.

*

Je vis encore ceci, maintenant, comme ça. Demain, je ne sais pas.

*

Demain. Demain j'irai la voir. L'écouter.

Demain, encore, elle dira: Sors, va quelque part, va voir des gens. Il y a des gens intéressants en ville.

La porte va tomber dans la serrure. Fermée. Quatre murs.

*

Elle dit, à l'autre bout du fil: Maintenant je vais me déshabiller et me mettre au lit, je suis crevée et demain je dois me lever tôt.

*

Elle dit le mot: déshabiller. Me dit ce mot-là.

*

Je vais, sans doute, tomber malade. Tomber dans la démence. Balbutier. Ne pas être capable de faire des phrases. Je veux lui répondre --- mais je ne sais dans quelle langue parler. Je ne sais plus quelle est sa langue

*

La langue dans sa bouche.
La langue dans mon dictionnaire.

*

Elle dit: Sors, va voir des gens. Je ne veux pas sortir, ne veux pas voir des gens. Je veux la voir, elle. Elle dit: Je vais me coucher, il est tard.

*

Maintenant je ne vais plus dire autre chose. Je vais sans cesse revenir au départ. Ce point zéro dont je ne sais plus rien. J'ouvre les yeux. Regard. Ce visage à l'exclusion de tous les autres.

*

Sa langue dans sa bouche, sa salive sur ses lèvres, je me souviens.
Et son regard que j'évite de regarder. Si elle me regarde, elle ne me voit pas. Elle me transperce. Elle passe à travers moi.

*

Je ne sors plus.

Elle dit: Sors, va voir des gens. Je ne veux pas voir des gens.

*

Je suis parvenu au seuil zéro des mots. J'appelle les mots à ma rescousse, les mots arrivent, ne peuvent plus rien pour moi.

*

Elle dit: Maintenant je vais me déshabiller, je vais me coucher, il est tard, j'ai mal à la tête, je suis fatiguée, demain je dois me lever tôt.

*

Je vais sans doute tomber malade. Me restent peu de jours. Me restent peu de mots. Me restent quelques feuilles. Blanches.

J'épuise les mots. Les mots ne reviendront plus. Les mots refuseront de venir. Je ne saurai plus dans quelle langue m'exprimer. Les mots seront méconnaissables. Pure sonorité, amas de syllabes.

*

Comme quelqu'un qui, dans un cauchemar, marche sur place, sans avancer, je dirai des mots muets, insensés.

*

Elle regardera. Son regard me transpercera.

*

Elle dira, pour la centième fois: "C'est comme ça", "Ainsi vont toutes choses", "Chacun a ses soucis". Elle ne dira pas: "Qui es-tu?" Elle ne dira pas: "Je ne t'ai jamais vu."

Je la regarderai. Essayerai de dire quelque chose. Aucun mot ne sortira. Le nuages, avec fracas, tombent du ciel, frappent de profonds cratères. Elle me regarde. Elle ne me voit pas. Elle continue à parler. Je n'entends plus rien.

*

Elle dit le mot déshabiller, comme si elle avait un corps.

*

Je vois le corps qu'elle n'a pas.

*

Pendant deux jours et deux nuits je ne mange rien, je cherche le vertige, et le vertige me prend. Mon estomac se tord. Ma cervelle fonctionne. Le troisième matin je recommence à manger. C'est comme si je voulais me mettre à mort. Ne plus fonctionner. Mais je respire, je suis conscient de respirer. Dans ces conditions, pas question de voir des gens.

*

Elle dit: Sors, prends l'air, va voir des gens, va en ville, il y a des gens intéressants.

Elle dit: Fais comme moi, va voir des gens.

*

Et le soir, tard, au téléphone, elle dit: Et maintenant je vais me déshabiller.

Dit ce mot-là. Mot qui désigne le corps. Mot qui vise. Transperce, me transperce.

*

Longtemps je ne savais pas où elle habitait. Elle m'expliquait: En haut, à mi-pente, dans les collines, dans les étages. Souvent elle partait dans les fjords. Depuis notre rencontre elle ne partait plus dans les fjords.

*

Pendant plus d'une année je suis allé, de temps en temps, la voir dans les collines, à mi-pente, dans les étages. Il y avait un ascenseur, datant de 1898, vieille machine. Jamais jusque là dans ma vie je n'étais allé voir quelqu'un en utilisant un ascenseur.

*

Dans l'ascenseur, je me souviens, il y avait un miroir. Aussi vieux que l'ascenseur. Vieux. Je m'y regardais. Vieux. Peut-on être aussi vieux à mon âge?

Elle ne m'avait jamais dit: Tu es vieux.

*

Une fois que je lui parlais d'un épisode de mon adolescence, elle dit: Tiens, je n'étais pas encore née.

*

Pourquoi n'est-elle plus retournée au fjord? Je ne demande pas. J'évite le sujet.

Six mois. Plus que du téléphone. J'avais dit: Vaut mieux que je ne te voie plus.

Je dis: Je ne sais plus comment tu es. Blonde ou brune? As-tu teinté tes cheveux? Es-tu rousse?

*

Je sais qu'il ne faut plus parler d'autrefois. Il y a un an. Deux ans. Avant. Avant que je dise: vaut mieux que je ne te voie plus.

Elle n'a pas protesté. Pour elle, je crois, c'était pareil.

*

Elle dit: Pour personne les choses ne sont simples. Elle dit: Chacun a ses difficultés. Elle dit qu'à Pentecôte elle ira en Crimée pour dix jours. Elle dit: J'ai besoin de partir, besoin de solitude et de soleil.

*

Je la laisse dire. Je ne lui dis pas: Tu aurais pu venir chez moi, aurais pu me demander de venir avec toi.

*

Quand je ferme les yeux: son visage - qu'elle soit ici, près de moi, ou en Crimée...



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